Société

Le sens de la nation [Par A. Aziz Mbacké Majalis]

 

 

nation

En survolant récemment l’immense Atlantique, nous eûmes cette étrange intuition sur le véritable sens de la Nation. Une pensée qui juxtaposa, avec une coïncidence nous ayant paru, à postériori, d’un certain intérêt, pour mériter d’être ici relatée, les différentes composantes d’une Nation avec celles de l’avion à bord duquel nous voyagions nuitamment. Réflexion dont l’approfondissement pourrait, peut-être, pensâmes-nous, aider certains d’entre nous à mieux appréhender leur rapport à la Nation et, partant, toutes les implications de leurs appartenances et multiples différences.

L’avion dans lequel nous traversions l’océan représentait, nous dîmes-nous, notre « Pays ». Avion dont la Compagnie disposait d’une enseigne officielle (Le Sénégal) reconnaissable à son logo et ses couleurs (Drapeau), à son slogan publicitaire (Devise), à son empreinte auditive (Hymne), à ses capacités de transport (Géographie) et autres spécifications techniques (Données statistiques).

Les Passagers voyageant à bord de ce Pays représentaient, quant à eux, la « Nation ». Passagers dont les destins demeuraient indéfiniment et solidairement liés durant tout le vol. Ceci, en dépit de la diversité de leurs origines et races, de leurs cultures et religions, de leurs valeurs et idéologies particulières, de leurs statuts et intérêts, de leurs coordonnées sociales, ethniques, confrériques ou politiques. Car la survenue d’un quelconque problème préjudiciable à la traversée de l’Avion et au déroulement du voyage, engagerait indifféremment la survie de tous ces Passagers de la Nation. Sans aucune sorte de distinction.

Aucune.

Ainsi, nous disions-nous, avec, certes, un certain émoi, le crash de notre commun « Pays » plongerait dans les profondeurs abyssales de l’Océan les corps indifféremment entremêlés et déchiquetés de l’ensemble de ses Passagers. Ceux des croyants et des non croyants. Les corps faméliques des miséreux, entassés sur les panses bedonnantes des riches. Le nez aquilin de mon blond voisin, épaté sur ma tête crépue. Des têtes Diolas, ajustées sur des troncs Sereer, surréalistement flanqués des quatre membres longilignes de Wolof. Turbans d’imams, fraternellement enlacés autours des soutanes de curés. Des laafas « Baye-Fall » couvrant, certes baroquement, des chéchias rouges de « Talibés Cheikh ». Des têtes fières de « Doomi Sokhna », cocassement écrasées sous les pieds de leurs compatriotes « Ñeeño » qu’ils refusaient d’épouser. Et d’autres types de combinaisons improbables que seule la folie impertinente et impassible du Destin osait imaginer…

Justement.

C’est cette communauté intrinsèque de destins, cette unité « biologique », au-delà des « Sièges » nous étant arbitrairement alloués dans l’Avion. C’est ce souci collectif de « l’intérêt supérieur de la Nation », transcendant les « classes » affaires ou économiques contingentes, qui fondait notre commune volonté de « vivre ensemble » dans l’Avion. C’est également cette préoccupation primordiale qui devait sous-tendre notre capacité d’unité, de solidarité et de dépassement de nos divergences et altérités à chaque fois que l’essentiel – la survie de l’Avion du Pays – sera en jeu…

Pour conduire toute cette Nation à bon port, les commandes de l’Avion ont été confiées à un « Équipage » (Etat) dont les membres, désignés à tour de rôle (Mandats), devaient théoriquement satisfaire à un certain nombre de critères pour être « éligibles ». Critères dont les plus importants étaient censés être :

(1) La sincère volonté de mener l’Avion et l’ensemble des Passagers à bon port, sous-tendue par des valeurs de Sacrifice et de Service à leurs concitoyens,

(2) Une expertise et des compétences avérées pour exécuter la mission leur étant confiée,

(3) Une organisation performante, à même de prendre en charge, de façon optimale et diligente, tout ce que requerrait la réussite de cette noble mission.

La diversité et les rôles des différentes composantes de cet Équipage devaient refléter la synergie nécessaire dans un « Etat ». Les Pilotes successifs de l’Avion (Exécutif) devaient ainsi bénéficier de l’assistance et des points de vue sincères, complémentaires et contradictoires, de leurs Copilotes (Pouvoirs législatif, Judiciaire, Presse, Opposition…). Ils pouvaient également bénéficier de l’assistance de l’« Équipage de complément » resté au sol (Tour de contrôle), composé de la société civile, du pouvoir religieux, de la classe intellectuelle, syndicale, associative, ONG et des autres segments sociaux. Ces « Contrôleurs aériens » étant, en principe, chargés de rappeler par radio (Médias) aux Pilotes, à chaque fois que de besoin, certains principes essentiels leur permettant de garder le bon cap et de ne jamais remettre en cause la survie de l’équipée par des abus. Tels la dilapidation du kérosène et des autres consommables du voyage (Bien public), le choix d’une piste d’atterrissage incorrecte, les changements inappropriés de cap et autres choix injustifiés (pilotage à vue, mauvais traitements des Passagers etc.).

Ces « Superviseurs » devront également veiller à ce que l’Équipage ne se laisse pas facilement dérouter de sa trajectoire initiale par les menaces de télescopages et intimidations d’autres Avions, appartenant à des compagnies plus puissantes. Compagnies leaders (Puissances) qui, au nom de leurs propres intérêts, se permettent souvent de contracter des ententes illicites entre elles (Traités internationaux), s’organisent en holding (Communauté internationale), versent dans les délits d’initiés (Françafrique), manigancent des dumpings préjudiciables à notre compagnie (APE), imposent leurs lignes de conduites sur la bourse des Anti-Valeurs mondialisées (Droits indus de l’homme) etc. Pour jouer pleinement et efficacement ce rôle fondamental de veille et d’aide à la décision, et guider efficacement vers les pistes de la « Refondation », ces « Sentinelles » de la société civile et religieuse devront toutefois s’astreindre à une exigence élevée d’objectivité, d’intégrité, d’ascèse et de clairvoyance. Et ne jamais céder aux sirènes du pouvoir, à leur intérêts personnels ou même partisans des Passagers. Faute de quoi, elles seraient non seulement comptables de toute avarie ou futur crash de l’Avion/Pays, mais auraient indignement trahi leurs obligations de « Contrat social »…

D’autres éléments importants de l’Équipage aux commandes de l’Avion sont les Stewards (Gouvernement) et les Hôtesses (Administration). Placés sous l’autorité directe des Pilotes, ces démembrements auront en charge les diligences quotidiennes de gestion, d’assistance et de services de qualité aux Passagers de la Nation. Toutefois, et contrairement à l’idéal théorique et noble de la « République des Nawlé », prônant l’égalité parfaite entre tous les Passagers, un principe de traitement différencié de ces derniers n’a pu manquer d’être appliqué par l’Équipage. Ainsi, bien que l’ensemble des Passagers aient théoriquement le droit de bénéficier, sans aucune discrimination, des services fournis par l’Équipage (Équité républicaine), certains Passagers particuliers de la Nation seront néanmoins éligibles à des avantages supplémentaires (Privilèges). Ceci, du fait des charges politiques particulières de ces Passagers, de leurs disponibilités financières, dispositions techniques, culturelles, religieuses, intellectuelles et autres, susceptibles d’être utiles à la Compagnie, à l’Équipage et à la Nation durant le vol. L’impératif de prendre en compte ces différences justifie la répartition de ces Passagers en « Classes », dont les élites occupaient les « premières » et celles dites « affaires », où elles bénéficiaient d’un traitement différencié. Ces classes, placées, de préférence, tout près de l’Équipage, côtoyaient les catégories, considérées comme « économiques » (Bas peuple) qui, bien que n’accédant pas à toute l’offre du « paquet de services », avaient aussi théoriquement droit à un service de qualité. Faute de quoi, elles pourront user de leur droit (de vote), notamment au cours des enquêtes de satisfaction régulières effectuées auprès des Passagers lors des renouvellements des membres de l’Équipage (Elections). La « Démocratie » est ainsi le système qui devait normalement permettre à l’ensemble des Passagers, toutes « classes » confondues, de participer, directement ou indirectement, au bon déroulement du voyage. En donnant à tous la possibilité d’exiger des Pilotes et Équipages la disponibilité et l’expertise requises, de choisir souverainement les offres de candidatures (Partis politiques) jugées les plus capables de régler leurs problèmes durant le vol et de les mener à bon port.

La nécessité de concilier plusieurs exigences (respect des règles de transport, traitement de qualité et équitable de toutes les catégories de Passagers, coordination harmonieuse des rôles des membres de l’Équipage etc.) est matérialisée par un ensemble de principes, compilés dans une charte globale (Constitution) et des règlements de bord spécifiques (Codes) qui définissent les comportements durant le vol. Ce dispositif réglementaire, pour prétendre être réellement efficace et satisfaire pleinement aux besoin des Passagers, devrait être le plus adapté aux Valeurs cardinales et Principes auxquels se reconnaissent les Passagers dont il est censé être la finalité ultime. La forme générale du système de fonctionnement idéal auquel prétend mener ce type d’organisation particulier correspond à ce que l’on nomme la « République ». République dont les idéaux de justice et d’égalité théorique des Citoyens/Passagers se traduisent par le souci d’attribuer à tous un rôle et une place dans le fonctionnement de l’Avion (Séparation et Équilibre des pouvoirs), en évitant au mieux les accointances préjudiciables à l’intérêt supérieur de la Nation.

Cependant, cette ambition d’égalité et d’unité de tous autour d’un idéal commun, ne devrait, en aucune façon, remettre en cause l’acceptation des diversités objectives et originalités intrinsèques qui caractérisent les Passagers de la Nation. Ceci, dans certaines limites ne menaçant pas les objectifs fondamentaux et dans la mesure même où ces spécificités renforceraient le « commun vouloir de voyager ensemble » dans la diversité. Ainsi en est-il des différences d’appartenances religieuses que la « Compagnie Républicaine » se propose de gérer dans un cadre et selon un schéma politique, juridique et règlementaire appelé « laïcité » (ou même « sécularisme », dans d’autres types de compagnies, notamment anglo-saxonnes). Pour bien comprendre le fonctionnement de ce mode de gestion des croyances et appartenances particulières des Passagers, ses limites et son importance, l’on pourra décrire, à titre d’exemple, sa mise en œuvre dans la restauration et l’alimentation des Passagers.

Ainsi, selon la Charte/Constitution de la compagnie, tous les Passagers ont droit à un ou plusieurs repas durant le vol. Pour se conformer au souci de traitement équitable préconisé par ladite Charte, un plateau culinaire identique, composé d’un menu complet (hors d’œuvre, plat de résistance et dessert) est servi à l’ensemble des Passagers. Avec, toutefois – et c’est cela qu’il nous semble intéressant de faire remarquer – la nécessaire « personnalisation » de certains détails et la prise en compte de certaines disparités entre Passagers, pour rendre ce service le plus « agréable » possible et conforme à la satisfaction de tous les « clients ». Exemples : des options supplémentaires de menus sont proposées aux Passagers de première classe ; aux Passagers de confession musulmane ou juive sont proposés des aliments halal ou kasher ; à ceux ayant d’autres convictions, du vin ou du porc ; aux petits enfants des friandises ou victuailles etc. Sachant, en outre, que les Passagers ont déjà la possibilité de réaménager eux-mêmes certains choix initiaux, pour mieux les conformer à leurs goûts ou habitudes alimentaires (préférence du café au thé, diabétiques mettant peu de sucre dans leur café ou se passant de boissons sucrées, obèses évitant les produits avec un fort potentiel de cholestérol etc.)

L’essentiel dans tous ces choix culinaires, qu’ils soient personnels ou communautaires (Classes), étant de toujours se faire dans des « limites » n’entamant nullement les choix des autres Passagers (liberté de culte), ne dépassant pas les possibilités de la Compagnie (budget) et ses règles de fonctionnement (non emprise totale), tout en ne remettant pas en cause la bonne entente durant le vol (ordre public et vivre ensemble). Parmi ces limites qu’imposent la « laïcité bien comprise », le rejet des réflexes d’accaparement exclusif (exemple : desiderata dictatoriaux des diabétiques imposant qu’aucun menu ne soit sucré ; du vin et du porc imposés à tous), le non-respect des règles de civilités et de bon voisinage (incivisme) et les comportements indélicats à même de rendre le voyage incommode ou même de remettre en cause la sécurité de l’Avion (fumer dans les toilettes, incommoder les autres Passagers voulant dormir, jeter les détritus sur les allées, obstruer les voies de secours etc.). Comprise ainsi, « Laïcité » ne signifie donc nullement s’opposer doctement et radicalement à la prise en compte harmonieuse des spécificités religieuses et besoins culturels exprimés par les Passagers, dans un esprit de tolérance mutuelle et d’acceptation de la différence. La remettre en cause ne doit pas non plus sous-entendre la dictature unilatérale et injustifiée d’un groupe de Passagers (Classes) sur un autre groupe appartenant à la même Nation (en dehors des données objectives et encadrées imposées par le régime démocratique de la « majorité »).

Comme il est d’usage en matière de transport aérien, il peut arriver que le vol de notre Avion soit épisodiquement perturbé par la traversée de « zones de turbulences » (crises). Situations délicates qui devront être gérées au mieux par l’Équipage/Etat, avec la collaboration active de toutes les autres composantes de l’Avion (surtout les « classes » d’élites, dont les « privilèges » ne seront qu’ainsi justifiés – tel un médecin prenant en charge un Passager dont l’état médical devient critique). Tous les Passagers, chacun à son niveau, devront également contribuer à cet effort et s’engager pleinement, dans la mesure de leurs moyens, pour gérer au mieux la traversée de ces crises, en suivant scrupuleusement les directives de l’Équipage (utilisation des gilets de sauvetage et des masques à oxygène, suivi discipliné des flèches lumineuses, usage judiciuex des toboggans etc.)

Les différentes escales ou correspondances effectuées par l’Avion durant son trajet, donneront éventuellement lieu à des descentes temporaires de Passagers ou à des montées de nouveaux Passagers. Mais, quoique résidant momentanément dans un Aéroport intermédiaire, ces Passagers (Émigrés) font partie intégrante de la Nation et ont autant intérêt à la survie de celui-ci que ceux qui se trouvent en permanence à l’intérieur de l’Aéronef (résidents).

En définitive, l’ensemble des composantes de l’Avion, acteurs directs ou indirects du vol, ne devront avoir qu’une seule et même priorité : l’arrivée triomphale de l’Avion à destination et son atterrissage réussi sur la piste du Progrès et du Développement. Les Pilotes et l’ensemble de l’Équipage ne doivent ainsi avoir qu’un seul et ultime objectif : nous faire traverser harmonieusement l’Océan abyssal de la vie, afin d’acheminer, saines et sauves, notre Foi et notre Dignité à la destination finale de l’Aéroport de Dieu.

En effet, «N’ont-ils pas observé les Oiseaux au-dessus d’eux, déployant et fermant tour à tour leurs ailes ? Nul ne les soutient [en l’air] si ce n’est le Seigneur Miséricordieux. Car Il demeure, certes, sur toute chose, absolument Clairvoyant. » (Coran 67:19)

 

Par A. Aziz Mbacké Majalis

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