Business

Jack Ma, le plus grand vendeur de Chine !

 

jackma

Pas très doué pour les études ni pour la technologie, il a créé Alibaba, un géant du commerce électronique bien plus profitable qu’Amazon. Jack Ma est aujourd’hui la deuxième fortune de Chine.

Jack Ma est aux anges. Sur scène, le tout menu milliardaire à la tête carrée joue à un jeu de hasard avec l’acteur britannique Daniel Craig. Une foule de présentateurs chinois s’exclame à chacun de leurs faits et gestes. Jack Ma, vêtu d’un costume sombre serti d’un noeud papillon pourpre, joue la complicité avec l’interprète de James Bond. Jolin Tsai, la « Madonna de l’Asie », et Kevin Spacey, star de la série « House of Cards », se sont joints au show télévisé, qui se tient au Water Cube de Pékin, un stade gigantesque construit pour les Jeux Olympiques de 2008.

Nous sommes le 11 novembre 2015. Jack Ma et son entourage ont monté l’événement pour célébrer la fête des célibataires, la Saint-Valentin chinoise. Alibaba, le titan du commerce électronique fondé par Jack Ma, a réussi à faire de ces festivités traditionnelles une journée de shopping en ligne dès 2009. Chaque année, il cherche à battre un record. En novembre dernier, ce fut le cas. En 24 heures, plus de 30 millions de consommateurs chinois ont dépensé, sur les diverses plateformes d’Alibaba, 14,3 milliards de dollars. Contre 9 milliards en 2014. À titre de comparaison, les Américains ont dépensé en ligne moins de 3 milliards de dollars lors du dernier Black Friday, la grande journée de shopping qui suit Thanksgiving, et 3 milliards de nouveau lors du Cyber Monday, le lundi suivant. Alibaba, encore méconnu en Occident, est devenu un groupe colossal qui pèse 200 milliards de dollars en Bourse, soit… 2% du PIB chinois. Il est bien plus profitable que son rival américain Amazon, longtemps resté dans le rouge.

La vie de Ma Yun, son nom d’état civil, n’avait pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices, le 10 septembre 1964, à Hangzhou, une ancienne capitale royale située à quelques 200 kilomètres à l’ouest de Shanghai. Son grand-père était proche des nationalistes du Kuomintang. Cela lui vaudra un certain ostracisme, et peut-être des carences alimentaires à l’origine de son physique chétif. Il grandit de manière très humble : sa mère est ouvrière, son père photographe. Le petit garçon se réfugie dans la lecture des romans populaires d’arts martiaux.

Puis, après qu’une professeure de géographie lui a expliqué l’importance de maîtriser l’anglais, il se passionne pour la langue des affaires. « Très jeune, il est devenu anglophile, explique Duncan Clarke, l’auteur de « Alibaba : The House that Jack Ma Built ». Il passait des heures à écouter des lectures des « Aventures de Tom Sawyer » à la radio. » Dès 1978 et l’ouverture de la Chine aux étrangers, il part rencontrer les touristes qui s’aventurent à Hangzhou. « Il leur offrait ses services de guide en échange d’une conversation en anglais », explique l’expert. C’est une touriste américaine, dont le père et le mari s’appelaient Jack, qui lui suggère d’adopter ce prénom.

L’INVENTEUR DU « CRAZY ENGLISH »

Mais voilà, Jack Ma, un peu instable, bagarreur, n’est pas vraiment taillé pour les études. Il rate deux fois le fameux « gaokao », l’exigeant examen d’entrée aux universités chinoises. « Des notes désespérantes en maths lui bloquent l’accès à toutes les écoles du pays », raconte Duncan Clarke. Il multiplie alors les candidatures pour obtenir un emploi. Mais personne ne veut de lui – même Kentucky Fried Chicken le rejette. Finalement, il entre au Hangzhou Teachers College, une école normale qui forme des enseignants. Il y rencontre sa future épouse – elle sera sa première complice dans l’aventure Alibaba.

Devenu professeur d’anglais, il se fait remarquer avec une méthode d’apprentissage iconoclaste, le « crazy english », qui ne fait pas dans la perfection grammaticale, mais désinhibe les débutants. Le prof enseigne comme d’autres joueraient la comédie. Tient-il ce talent de ses parents, férus de pingtan, forme de théâtre accompagné d’instruments à corde ? En tout cas, son originalité lui vaut un grand succès d’estime. Mais pas pécuniaire : il gagne entre 10 et 12 dollars par mois. Pas de quoi assouvir ses grandes ambitions. En 1994, il lance sa première entreprise : une agence de traduction. Et, grâce à ses compétences en anglais, il accompagne des officiels chinois, en 1995, à Seattle. C’est là qu’il a la révélation. Il y découvre l’Internet. Sur un moteur de recherche, il cherche le mot « bière ». « Et là je trouve de la bière américaine, allemande, mais pas de bière chinoise… », a-t-il expliqué plus tard. Il tape ensuite le mot « Chine ».« Et rien, il n’y avait rien sur la Chine », constate-t-il alors, dépité.

Bluffé, le jeune entrepreneur prend la mesure du potentiel de ce nouvel outil. A son retour, malgré les bâtons que mettent dans ses roues des autorités sceptiques vis-à-vis du Web naissant, il lance China Pages, l’un des premiers annuaires en ligne de Chine. Il s’agit d’un répertoire anglophone des entreprises de la République populaire, qui doivent payer pour y figurer. Mais trop peu de sociétés sont convaincues ; le projet ne décolle pas vraiment. Il travaille ensuite pour le gouvernement comme interprète et guide. Ce qui l’amène en 1997 à faire une rencontre qui se révélera déterminante, quelques années plus tard : il conduit Jerry Yang, cofondateur de Yahoo!, lors de sa première visite en Chine, le long de la Grande Muraille…. Après quoi le ministère du Commerce lui propose, en 1998, de participer à la création de sites visant à faciliter les affaires. Une expérience qu’il met à profit pour mettre au point son propre business plan.

En février 1999, à bientôt 35 ans, Jack Ma réunit 17 amis et collègues dans son petit appartement de Hangzhou. Il leur parle durant deux heures de manière passionnée : il veut lancer une plateforme de commerce électronique pour transformer l’économie chinoise. Il est assez convaincant pour lever ce jour-là 60 000 dollars. Alibaba, un nom reconnu dans le monde entier, est né.

Quelques start-up existaient bien en Chine à l’époque. « Mais la plupart n’étaient que des copies des plateformes américaines comme Yahoo! ou Amazon », explique Ryan Roberts, un analyste qui couvre Alibaba chez MCM Partners à Hong Kong. À l’inverse, Alibaba développe un modèle original : une plateforme d’e-commerce qui met en relation des entreprises chinoises avec des firmes occidentales qui ont besoin de produits bon marché pour garnir leurs rayons ou de pièces détachées pour construire d’autres biens. Alibaba se veut un bazar virtuel pour toutes les petites et moyennes entreprises de la planète. Avec une équation économique particulière : « Alibaba ne dispose pas de stocks et agit uniquement en tant qu’intermédiaire, explique Ryan Roberts. La firme ne se finance pas avec des commissions mais avec des publicités. Cela diminue la prise de risque et c’est très différent d’Amazon, qui vend ses propres produits et touche de l’argent à chaque transaction. »

Le modèle est suffisamment original et intéressant pour susciter l’intérêt de gros poissons. Dès 2000, Goldman Sachs investit dans l’entreprise (et vendra ses parts trop tôt), suivi du japonais SoftBank, dirigé par Masayoshi Son – celui-ci est toujours aujourd’hui un proche de Jack Ma. Dès 2002, Alibaba devient rentable. Mais, au même moment, un ennemi s’infiltre sur les terres chinoises : eBay. L’américain rachète EachNet, son équivalent chinois qui domine alors 90% du marché de l’e-commerce entre particuliers (C2C). Une terrible menace. « Jack savait qu’eBay était utilisé par des petites entreprises pour y écouler leurs produits, explique Abir Oreibi, une Suisso-Lybienne qui était l’une des premières employées de Jack Ma. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’eBay ne pénètre le marché de la vente entre entreprises (B2B), le domaine d’Alibaba. »

FORREST GUMP COMME MODÈLE

Jack Ma sélectionne quelques employés d’Alibaba pour travailler sur un projet secret de contre-attaque. Et, le 20 mai 2003, Taobao se lance. Une plateforme qui permet de vendre des produits aux consommateurs finals. Taobao est gratuit, contrairement à eBay. Et Jack Ma fait flèche de tout bois pour le siniser : les acheteurs peuvent tchatter en direct avec les vendeurs en ligne et négocier les prix, comme dans un marché de rue. Enfin, Taobao encourage des petites usines et des marchands de la campagne chinoise à venir vendre leurs produits sur le site, ce qui augmente radicalement le nombre de références et crée un effet de masse. Seul un Chinois pouvait apporter le concept de place de marché à des petits entrepreneurs des régions reculées du pays.

Son nouveau bébé se présente bien, mais Jack Ma observe qu’il ne pourra vraiment prendre son essor tant que les consommateurs chinois peineront à régler leurs achats en ligne. « Les infrastructures bancaires de l’époque étaient pitoyables, se rappelle Porter Erisman, le premier employé occidental d’Alibaba et l’auteur du documentaire « Crocodile in the Yangtze ». Personne n’avait de carte de crédit, on ne pouvait rien acheter online. » Alibaba lance donc en 2004 son propre système de paiements : Alipay. « Les gens peuvent y verser de l’argent sur un compte tiers en ligne, explique Porter Erisman. Celui-ci n’est transféré au vendeur que lorsque l’acheteur a reçu et vu le produit. S’il n’est pas satisfait, le paiement est annulé. »

Les ambitions de Jack Ma, qui cite volontiers Forrest Gump comme exemple de détermination, grandissent aussi vite que l’entreprise. L’entrepreneur a besoin d’un moteur de recherche pour orienter les consommateurs. Il noue un partenariat stratégique avec Jerry Yang… huit ans après leur première rencontre. L’Américain, qui ne parvenait pas à s’implanter en Chine face à Taobao, laisse Alibaba exploiter Yahoo.cn et prend 40% du groupe de Jack Ma pour 1 milliard de dollars. Un investissement encore décrit aujourd’hui comme le plus rentable jamais fait dans une entreprise chinoise. Le marché valide la stratégie. eBay voit ses parts de marché s’effondrer et jettera l’éponge en 2007.

Ce succès ravageur repose en grande partie sur la personnalité atypique de Jack Ma. Contrairement à Mark Zuckerberg, Bill Gates ou Steve Jobs, il ne connaît rien à l’informatique. « Jack dit souvent que son manque d’expertise lui permet de se mettre à la place de nos clients, dit Abir Oreibi. Mais il compense son ignorance technologique avec ses idées et la vision qu’il a de son entreprise. » Il n’hésite pas à payer de sa personne. En 2009, lors d’une fête organisée par Alibaba, il revêt un déguisement de punk, avec une crête violette et une veste en cuir, et chante devant 16 000 de ses salariés « Can you feel the love tonight ? », d’Elton John. Une performance qui lui a valu le sobriquet de « Jack le fou ». Lors du forum de Davos, en 2015, l’intéressé s’en amuse : « Je pense que fou c’est bien. Nous sommes fous, mais nous ne sommes pas stupides ! »L’homme est également connu pour ses déclarations à l’emporte-pièce. On l’a ainsi entendu expliquer qu’« un business plan est inutile » ou encore que « faire un MBA est une perte de temps ». Ses conférences ont souvent des allures de concert de rock. « Il ne prépare jamais ses discours, il improvise toujours sur le moment », explique Abir Oreibi. Toujours l’inspiration du pingtan.

Aujourd’hui, Alibaba domine de très loin l’Internet chinois. Ses plateformes comptent 407 millions d’utilisateurs. Jack Ma emploie plus de 36 000 personnes. Son chiffre d’affaires était de 12,3 milliards de dollars en 2015. En septembre 2014, Alibaba a réalisé la plus grande introduction en Bourse de l’histoire, qui lui a permis de lever 25 milliards de dollars. Réaction du toujours hilarant Jon Stewart dans l’émission américaine « The Daily Show » : « Les communistes viennent de nous battre au jeu du capitalisme. » Ces liquidités permettent de pousser les feux tous azimuts. Développer Tmall, un portail spécialisé dans les marques haut de gamme ; Juhuasuan, un site qui vend exclusivement des produits soldés ; et eTao, un système de comparaison des prix de produits en ligne. Grâce à cette constellation, Alibaba contrôle plus de 80% du plus grand marché d’e-commerce de la planète.

BIENVENUE AUX PRODUITS FRANÇAIS !

Et le géant chinois ne compte pas en rester là. Il se diversifie en masse. En avril dernier, Alibaba a acheté Youku Tudou, un hybride chinois de YouTube et de Netflix, pour 4,2 milliards de dollars. En mars 2014, il a mis la main sur le producteur de films ChinaVision Media Group pour 804 millions de dollars. Rebaptisée Alibaba Pictures, l’entreprise a coproduit le dernier Mission Impossible. Avec Ali Health, Alibaba a pris pied dans le business de la santé. Le groupe affiche 500 000 clients payants pour ses activités liées au « cloud ». Dans la finance, Alipay multiplie les services et songerait à s’introduire en Bourse. Sa valorisation tourne autour de… 60 milliards de dollars, plus qu’Uber. Jack Ma, qui a vite identifié le potentiel de cette activité, l’a isolée au sein d’une holding qu’il contrôle personnellement. Elle est désormais juridiquement indépendante sous le nom d’Ant Financial. « Jack Ma veut créer un écosystème complet pour éviter que des concurrents ne s’engouffrent dans des niches de l’e-commerce, explique Edward Tse, un analyste basé à Hong Kong et l’auteur de « China’s Disruptors », un livre sur l’Internet chinois. C’est toutefois le secteur financier qui offre le plus de potentiel. Tous les clients d’Alibaba utilisent déjà Alipay. Il s’agit de la plus grande banque de Chine. »

Jack Ma a aussi lancé un plan d’expansion internationale. AliExpress, une plateforme de shopping de type Amazon, a été lancée en 2010. Son développement a été fulgurant dans certains pays émergents comme la Russie et le Brésil. Alibaba a ouvert son premier bureau français en janvier 2016. « Les consommateurs chinois sont avides de marques françaises, en particulier des produits de mode, des cosmétiques, de la nourriture et de tout ce qui est lié à l’univers de l’enfant et du bébé, explique Sébastien Badault, le responsable d’Alibaba en France. Notre objectif : vendre des produits français sur les plateformes d’Alibaba en Chine. » Le bureau français veut notamment encourager l’exportation de biens produits par des PME tricolores. « Des compagnies comme L’Oréal ou Danone sont déjà présentes en Chine, explique Sébastien Badault. Il est en revanche plus difficile de pénétrer le marché chinois pour une petite entreprise. » Cet ancien de Google et Amazon est convaincu que l’économie française peut être favorablement transformée par Alibaba : « Un petit producteur de miel qui écoule 10 000 pots par an pourrait en vendre 100 000 en Chine », s’enthousiasme-t-il.

La puissance du groupe n’empêche pas de nouveaux concurrents de planter leurs dents partout où ils le peuvent. Voilà six trimestres d’affilée que le petit JD.com voit son chiffre d’affaires augmenter plus vite que celui d’Alibaba – il affichait en 2015 des ventes de déjà 27 milliards de dollars. Et le géant de l’Internet Tencent fait très fort dans les paiements mobiles avec sa filiale WeChat, rival frontal d’Alipay. C’est d’ailleurs dans le domaine des transactions mobiles qu’Alibaba doit être le plus vigilant.

DES RELATIONS AMBIGÜES AVEC LE POUVOIR

Enfin, l’attitude d’Alibaba par rapport au régime chinois fait lever bien des sourcils. Le groupe a acquis en décembre 2015 le quotidien hongkongais South China Morning Post, le journal anglophone le plus important de Chine. Officiellement, Jack Ma a dit vouloir fournir « une vision alternative de la Chine par rapport à celle, biaisée, que montrent les médias occidentaux ». Pour les observateurs politiques chinois, l’opération est moins innocente. « C’est une indication très claire du rapprochement de Jack Ma avec le pouvoir chinois, explique le politologue Willy Lam. Le « South China Morning Post » était le seul à faire une couverture critique du pouvoir en Chine. Pékin a demandé à Jack Ma de le racheter pour le museler. »

Est-ce pour faire bonne mesure ? Depuis qu’il a abandonné la direction opérationnelle d’Alibaba en 2013, tout en gardant la présidence du groupe, Jack Ma se tourne vers la philanthropie. Il a monté un fonds qui met l’accent sur l’environnement. Il est interpellé par la multiplication des cancers du foie et des poumons dans son entourage. « On ne peut plus boire notre eau, manger notre nourriture. L’air est tellement pollué dans nos villes qu’on n’y voit plus le soleil », déplore-t-il amèrement. S’il s’implique autant dans ces activités que dans Alibaba, il pourrait vite devenir le « Bill Gates » chinois.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*