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Libération de Karim Wade : mais où va le Sénégal ?

 

Karimwade

J’ai débuté l’écriture de cet article à 4h09 du matin, un jour ouvrable. Ecrire un papier sur son pays à une heure aussi improbable alors qu’on doit aller travailler le lendemain ne doit sans doute pas être une pratique courante. Mais je n’ai pas su, je n’ai pas pu m’empêcher de dire ces quelques mots car je souffre, je souffre de voir mon pays s’affaisser. S’affaisser moralement et intelectuellement. Je n’ai presque plus de force, moi qui ne me décourage jamais quand il s’agit de Sénégal et d’Afrique. Moi à qui il arrive souvent de remonter le moral aux autres. Je suis excédé et en même temps presque vidé. Oui, j’ai terriblement mal et je me pose cette question simple : Mais où va le Sénégal ?

M.le Président de la République, M. Macky Sall, vous avez dit, dans une interview accordée à RFI ce 02 Juin 2016, que « La libération de Karim Wade est possible » ,  » qu’il ne faut pas désespérer que cela puisse avoir lieu » et qu’une solution allant dans ce sens serait « certainement » trouvée d’ici la fin de l’année. M. Le Président, j’ai quelques questions pour vous : pourquoi pensez-vous que 10 personnes sont mortes lors des élections de 2012 ? Pourquoi pensez-vous que le peuple, plongé dans le noir, était excedé au point de brûler des maisons de dignitaires politiques le 27 Juin 2011 ? Pourquoi pensez-vous que la majorité des sénégalais ont voté pour vous contre le Président Wade, au second tour, en 2012 ?

Etait-ce parce que votre prédecesseur, surnommé « le bâtisseur », n’avait pas construit assez de routes ? De ponts ? de théatres ? N’avait-il pas sans cesse augmenté le budget de l’Etat ? N’a-t’il pas diversifié nos partenaires stratégiques en développant nos relations avec la Chine et les pays du golfe notamment ? M. Le Président, voyons, nous n’avons pas fait partir Wade car il avait un mauvais bilan économique, que nenni ! Nous avons fait partir le Président Wade car son magistère était devenu celui d’un clan, celui de l’arrogance, de la violence politique avec les nervis libéraux, celui de l’enrichissement supersonique et ostentatoire de ses collaborateurs, celui de l’impunité face à ceux qui assassinaient des sénégalais (à Kédougou, à Mbane, lors de sa candidature forcée en 2012). Nous en avions tout simplement marre, marre à un tel point que des jeunes se sont appropriés ce cri du coeur pour dire qu’ils en avaient marre. Mais ce ras-le-bol, n’ayons pas peur des mots, n’était pas cantonné à quelques rappeurs et leurs amis, il était général. Nous souffrions en silence, comdamnés que nous étions à attendre la Présidentielle pour enfin pouvoir changer de cap après avoir donné un avertissement sévère aux élections locales de 2009. Nous avons enduré la mauvaise gestion, les scandales (Segura, chantiers de Thies, Anoci) et nous attendions tranquillement 2012 pour changer de cap.

Et j’arrive à mon deuxième argument en ce qui concerne le départ du Président Wade et votre élection : une majorité de sénégalais avaient cru percevoir en vous, déjà au 1er tour, un homme courtois, humble, qui était allé à leur rencontre en sillonant le Sénégal et sa diaspora. Un homme qui arborait un cheval fier sur l’écusson de son parti, qui avait des principes, qui ne s’était pas couché face à la Karimisation du PDS et de l’Etat, un homme qui n’avait pas transigé et qui était resté droit dans ses bottes malgré les nombreux appels et intermediations du camp liberal pour vous faire revenir au PDS.

M.le Président, « le peuple est doué de bon sens ». C’est ce que nous rappellait Cheikh Anta Diop il y’a 50 ans, déjà. Le choix porté sur vous n’était absolument pas par défaut, je récuse encore aujourd’hui cette idée, partout où je l’entends émerger, y compris dans mon parti, même si je ne suis pas de votre bord politique. Non, non et non. Le candidat Macky Sall avait la carrure nationale, l’experience gouvernementale, le discours (« Yokkute, ngor, rigueur, ordre, discipline, justice ») et surtout le profil sociologique que les sénégalais recherchaient pour l’après Wade. Nous avions besoin de retrouver un « Président normal » pour reprendre la formule de votre homologue français, M. François Hollande. Nous ne voulions plus du népotisme, de l’arrogance dans l’exercice du pouvoir, nous ne voulions plus des scandales. Bien au contraire, nous voulions des principes, nous voulions répération, nous avions soif de justice. « Macky Sall da fa yaru », « Macky Sall da fa am fullë », « Deful erreurs yi Idy def », « Macky du tontuwante, da fa dal » etc. Ces réflexions courantes à votre sujet n’étaient peut être pas assez perceptibles pour beaucoup d’intellectuels mais les discussions populaires autour de votre personne étaient de cette teneur. Voilà pourquoi 26 % puis 65 % des sénégalais vous ont élu. Ils vous ont élu vous et non Ousmane Tanor Dieng, ni Moustapha Niasse, ni Idrissa Seck et encore moins Diouma Dieng Diakhaté. Vous n’avez jamais été et vous ne serez jamais un Président par défaut !

Mais M.Le Président, 4 ans après votre arrivée au pouvoir, je vous repose ma question initiale : mais où va le Sénégal ? Où, vous qui en êtes le capitaine, se dirige su nu gaal ? Où va notre barque ? Pourquoi ne voit-on pas de changement dans ce pourquoi nous avons voté pour vous ?
Comment la justice de notre pays a t-elle pu laisser Arona Sy, ancien commissaire central de Dakar, sans rien faire alors que la police qu’il dirigeait a tué 9 manifestants en 2012 ?
Comment avez vous pu publiquement encourager la transhumance et recycler dans votre parti des gens qui ont mis à genoux ce pays des gens comme Ousmane Ngom ? Awa Ndiaye avec sa collection de casseroles et de cuillières surfacturées au contribuable ? Comment vos hommes peuvent ils s’inviter sur des plateaux télés à des heures de grande audience pour critiquer durement un rapport de l’OFNAC qui dénonce des malversations, des fraudes et des détournements alors que vous aviez promis une gouvernance « Sobre et vertueuse » ? Comment pouvez-vous accepter que l’argent pourrisse le jeu politique, avec des achats de conscience constatés à base de distribution de billets et de denrées alimentaires lors du dernier réferendum ? Comment surtout pouvez-vous aujourd’hui nous dire que la libération de Karim Wade, jugé et condamné pour crimes liés aux finances publiques, est de l’ordre du possible et même mieux, du souhaitable. Est-ce cela le résultat final de la traque des bien mal acquis ? L’impunité sous forme de grâce présidentielle ou de remise de peine ?

Pourquoi dans ce pays, ceux qui volent, ceux qui violent, ceux qui tuent, ceux qui s’activent dans le traffic de faux billets et qui sont CONDAMNÉS pour ces faits, sont libérés, remis de peine, élargis, grâciés ?
Voilà que moins de 2 mois après la révélation dans le scandale des Panama Papers de l’existence de 3 sociétés offshore détenues par Mamadou Pouye, ami d’enfance et co-accusé de Karim Wade, on décide de lui accorder une remise de peine. Voilà donc libre comme l’air un homme, M.Pouye, alors qu’il avait lui aussi été jugé et condamné par la CREI pour des transactions entre ses sociétés écrans et Dubai Port World (DPW) qui lui payait gracieusement des frais de « consulting » – en toute vraisemblance, des backchichs pour services rendus et signature en 2008 du contrat entre DPW et l’Etat du Sénégal – à hauteur de plusieurs milliards de Francs CFA. DPW qui a aussi versé, via une de ses filiales, deux fois 13 millions de Dollars à Karim Wade selon l’expert comptable Pape Alboury Ndao mandaté par la CREI. Expert attaqué par les avocats de Karim Wade qui ont finalement été déboutés. Mamadou Pouye qui recevait de l’argent dans une de ses sociétés, Seabury, où il partageait l’actionnariat avec trois autres propriétaires anonymes… Mamadou Pouye, Karim Wade et Ibrahim Aboukhalil tous amis et tous détenteurs de comptes dans la même banque, la Julius Baer Bank à Monaco. Compte de Seabury dans lequel une des sociétés écrans de Mamadou Pouye lui reversait, via un autre administrateur de compte, 65000 euros par mois au titre de ses fameux contrats de consulting avec DPW. Tout ceci est tiré de documents publiés par le très sérieux Suddeutsche Zeitung et relayés par le non moins sérieux Ouestaf suite au scandale des Panama Papers.

M. le Président , libérer Karim Wade c’est condamner le Sénégal. Le vrai. Pas celui des amis, des hauts cercles confrériques et des professionnels de la politique qui ont mis à genoux ce pays et fragilisé l’Etat depuis les indépendances et qui se retrouvent sous le label de « forces vives de la nation » pour instaurer un « dialogue national » où le masla, cette valeur si positive, sera encore travestie pour reporter aux calendes grecques toutes les ruptures indispensables que nous devons opérer dans ce pays. Ce Sénégal là, qui dialogue entre lui et pour ses intérêts, ne me représente pas, ne nous représente pas. Libérer Karim Wade, pour vous qui avez semblé si enclin à respecter l’esprit de la constitution lors de la polémique relative à la durée de votre mandat encours, ce serait utiliser abusivement ce droit de grâce qui dans ce cas précis, s’il venait à être employé, outrepasserait une décision de justice sur un sujet majeur; ce que vous vous êtes refusé de faire lorsque vous étiez face à un avis consultatif du conseil constitutionnel alors que vous aviez le pouvoir de l’outrepasser. Libérer Karim Wade c’est dire aux gens, aux enfants « Sacc leen, dara du leen ci fekk ». M.le Président, ne faites pas cela à ce pays, ce serait lui porter le coup fatal du point de vue de la morale or comme le dit très justement Christian Gaudin « La démoralisation des élites, c’est à dire la perte des valeurs morales qui doivent guider leurs décisions et leurs comportements, entraine une démoralisation chez les masses, c’est à dire un désenchantement, une perte de confiance en l’avenir et face à des situations d’adversité ». Les challenges de ce pays sont tellement immenses que nous ne pouvons pas nous permettre de démoraliser encore des patriotes, dont beaucoup sont déjà écoeurés par les pratiques politiques. Nous ne pouvons nous permettre, au nom de calculs politiques, de récuser les principes les plus élémentaires de la morale et de ce qu’il reste de notre culture qui nous dit in extenso « Allalu mboolo, kenn du ko foowe ».

M.le Président, jarul ñuy naxante : Karim Wade, des transhumants, des membres de votre camp, des membres l’opposition, beaucoup d’individus ont pillé ce pays. Ils se sont enrichis de manière illicite pendant que des hôpitaux régionaux se transforment en mouroirs, pendant que plus de 50000 talibés traînent pieds nus dans les rues, pendant que des sénégalais comme vous et moi tombent quotidiennement dans la mendicité. Nous savons tous que le pillage de ce pays est une habitude récurrente chez ses élites : économiques avec la fraude fiscale, mais aussi maraboutiques et politiques qui sont de connivence. Il fallait absolument mettre fin à ce cycle désastreux, enclenché depuis l’époque PS et ayant atteint son paroxysme sous le PDS. Il fallait le faire en ayant le courage politique de condamner, après enquête impartiale, des figures marquantes, et c’est cela qui avait été fait avec Karim Wade et ses co-accusés. Pourquoi, après quelques années à peine, êtes-vous en train de revenir sur cette promesse et sur cette volonté populaire ? Pourquoi ? J’ai besoin de réponses. Terriblement besoin de savoir.

M. Le Président, je pense humblement que vous faites fausse route et que vous ne pourrez jamais mettre au travail, comme vous le souhaitez, un pays où le peuple est dérouté dans ses valeurs profondes, dans sa croyance en la justice, en l’égalité des chances, un pays où le peuple ne sent pas qu’il récoltera le fruit de son travail en raison de la corruption, du népotisme et du copinage politique. Les sénégalais vous ont élu pour créer ce pays post-Wade, post-PS débarrassé de ses tares. Car c’est bien l’état d’esprit d’une population, sa confiance en ses dirigeants, sa confiance en l’avenir, son assurance de voir le mérite récompensé et non les ponts ou les pôles technologiques qui sont le carburant éternel de la prospérité, du bien être ou de l’émergence qui vous est si chère. De nombreux actes posés jusqu’ici nous font douter du fait que vous ayez pris la ferme résolution de bâtir ce Sénégal que nous avons appelé et que nous appelons encore de nos vœux. Nous doutons. Mais libérer Karim Wade, après que la justice ait déjà accordé la liberté à ses co-accusés, ce serait pour nous le coup de grâce. Ce serait porter le coup fatal à notre pays, ce Sénégal qui agonise déjà dans bien des domaines et surtout celui, vital, des valeurs et de la morale.

Il est 7h07 du matin, surement l’heure du point du final.

Fary Ndao
Citoyen et Membre du PDR-Parti Demain la République

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