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Présidentielle américaine : le néofascisme à venir ?

Clinton Trump

Une élection présidentielle américaine ne peut pas laisser le reste du monde indifférent, et pour cause depuis la fin de la Seconde grande guerre et depuis la chute du communisme et le démantèlement de l’empire soviétique, les Etats-Unis jouent un rôle hégémonique dans l’administration des affaires internationales. La politique de Washington est partout : dans « l’arrière-cour » américaine en Amérique latine, sur le Vieux Continent, en Asie, dans le golfe arabo-persique, au Proche-Orient, et jusque dans des pays comme le nôtre amené à accueillir des détenus de Guantanamo et appelé à entendre des bruits de bottes de G.I.s… Même quand elle est dite repliée et désengagée, la politique étrangère américaine a des incidences directes sur la marche du monde.

Tous les quatre ou huit ans, l’élection présidentielle américaine nous réserve des surprises, du marathon des primaires jusqu’au sprint final : les sommes colossales englouties dans le financement des campagnes, l’âpreté de la bataille des primaires, les programmes des candidats, le niveau du débat qui comme cette année dans le parti Républicain est allé au-delà même du ras des pâquerettes pour descendre au niveau du caniveau, la centralité de la situation économique du pays dans les préoccupations de l’électorat, et bien entendu le profil des candidats.

Quand au soir du 4 novembre 2008, un certain Barack Obama est élu, l’espoir renait. C’est le monde entier (ou presque) qui se surprend à aimer de nouveau les Etats-Unis d’Amérique. C’est l’Amérique que l’on aime. Rassembleur, légaliste, cultivé, ouvert d’esprit, affable, le nouveau président américain est dépositaire de tant d’espérances non seulement dans son pays mais partout à travers le monde où l’administration de son prédécesseur George W. Bush avait fini de faire détester les Etats-Unis. Et pour cause : la réaction démesurée aux attentats du 11 septembre 2001, l’invasion de l’Afghanistan, la guerre en Irak lancée selon le prétexte fallacieux des armes de destruction massive qui n’ont jamais été retrouvées, les bombardements aussi absurdes que désastreux en Afghanistan, en Irak et au Pakistan, de véritables massacres de populations civiles, des violations graves et inadmissibles du droit international, la détention arbitraire de supposés terroristes dans le camp de Guantanamo, etc. Déjà candidat, Barack Obama avait promis de dialoguer non seulement avec les adversaires et les concurrents des Etats-Unis mais même avec les ennemis les plus irréductibles comme l’Iran et Cuba. Ce qui s’est fait.

Mais les attentes étaient incontestablement très élevées, trop élevées au point qu’il était clair qu’il y aurait forcément des déconvenues. Dès novembre 2010, son parti perd lamentablement les élections législatives de mi-mandat ; le président doit alors composer avec une opposition féroce au Congrès, une opposition Républicaine qui, selon les mots de son leader Mitch Mc Connell, « est déterminée à faire tout ce qu’elle peut pour empêcher le président d’obtenir un second mandat ». Quand au soir du 6 novembre 2012, le président prend le dessus sur son adversaire Républicain Mitt Romney en obtenant un second mandat, il marque en même temps la défaite de tous les mouvements racistes et xénophobes portés par le mouvement du Tea Party en ses figures les plus en vue : Michele Bachmann représentante Républicaine du Minnesota à la Chambre qui n’a jamais de mots assez durs contre le président, Ted Cruz systématiquement et farouchement opposé à toutes les politiques du président, et le sulfureux Donald Trump qui a mis en doute la nationalité du président au point d’exiger que soit publié son bulletin de naissance. La pression fut tellement forte que le président a dû les prendre au sérieux en publiant un tel document, pour mettre fin à une polémique vicieuse. Ce qui reste une première dans l’histoire d’un pays dont nul ne doute pourtant des capacités incomparables d’investigation, de profilage, de fichage et de surveillance même de personnes qui ne sont pas ses ressortissants. Cette première consistant à remettre en question la nationalité d’un candidat affilié à l’un des deux grands partis, investi pour l’élection a été théorisée sous le vocable « birtherism », ce qui est un précédent dangereux pour un pays construit sur l’immigration et l’assimilation des élites.

A l’analyse, c’est l’obstruction parlementaire pratiquée par l’opposition au Congrès, hostile à toutes les grandes réformes (du système d’assurance-maladie, de la législation relative à l’immigration, au contrôle des armes, au système financier) proposées par l’exécutif qui a empêché le Parti Républicain de travailler à construire une alternative crédible pour préparer l’alternance au sommet du pouvoir fédéral. Au lieu de quoi, on a assisté à une diabolisation abjecte du premier président noir dans l’histoire du pays par le Tea Party, une diabolisation à laquelle le Parti Républicain, le parti d’un certain Abraham Lincoln (qui doit se retourner dans sa tombe) a manifestement apporté son onction. La résurgence des mouvements racistes au sud du pays, endormis depuis plusieurs décennies, les attaques personnelles ayant visé celui qui n’en déplaise aux esprits chagrins est le président de tous les Américains jusqu’au soir du 6 novembre 2016, le silence complice du Parti Républicain, c’est cela qui a accouché d’un monstre en la figure de Donald Trump, anti-establishment mais sorti des flancs du Parti Républicain, ultraréactionnaire et néofasciste qui n’a que l’insulte à la bouche, contre les Mexicains, les Noirs, les musulmans, les femmes…

Au-delà des petitesses d’un piètre personnage, c’est sur l’état des Etats-Unis d’Amérique qu’il faut s’interroger, sur l’évolution du système politique du pays, sur la démocratie américaine, sur l’inévitable recomposition politique qu’il y aura au lendemain de l’élection du 6 novembre et dont l’indicateur le plus patent est la popularité imprévisible et fulgurante de Bernie Sanders, dont les appels à une « révolution politique » ont trouvé des échos favorables auprès de segments ouverts et sensibles de l’électorat.

Quel que soit le résultat de l’élection au soir du 6 novembre, les idéologues des deux grands partis comprennent depuis plusieurs semaines maintenant qu’il y a une soif de changement, un irrépressible désir de renouveau des élites politiques et du discours politique à Washington, une pressante exigence de rupture dans les rapports incestueux entre les candidats aux postes électifs et les grands conglomérats financiers de New York, entre les élus et les lobbys qui ont leurs relais à Washington, lors même que les inégalités se creusent scandaleusement, et que la crise de 2009 n’a pas encore été totalement résorbée. En somme, Changer Washington ! Et pourtant, Barack Obama l’avait voulu et promis. Aussi bien dans son discours que dans ses initiatives. Certes, Washington ne l’a pas changé, mais il n’a pas changé Washington. Obama aura au moins eu la volonté et l’audace d’essayer, mais force est de reconnaitre que les problèmes graves et prioritaires dont héritait le nouveau président étaient bien trop nombreux : la crise financière, le rétrécissement de l’économie américaine, les deux guerres en Afghanistan et en Irak, la question du nucléaire iranien, les tensions commerciales avec le grand concurrent chinois, la guerre contre le terrorisme, Al Qaeda et ses avatars, le rôle international de la Russie, les rapports exécrables entre les Etats-Unis et le reste du monde…

Les Etats-Unis d’Amérique, c’est le pays des contrastes les plus vertigineux, le pays des surprises les plus exquises comme des revirements les plus déroutants, le pays des cerveaux les plus performants (des prestigieuses universités de la côte Est à la Silicon Valley californienne) mais aussi de la crétinerie la plus crasse qui quelques fois peut venir du sommet de l’exécutif fédéral. C’est le pays des meilleurs (Franklin Roosevelt, William Jefferson Clinton, Barack Obama qui chacun à son avènement aura hérité d’un pays mal en point et divisé mais se sera donné les moyens de le relever) mais c’est aussi le pays des beaucoup moins capables et des médiocres. A titre indicatif, entre 1961 à l’avènement de John F. Kennedy et 2012 à la fin du premier mandat de Barack Obama, en quelque 52 années, le parti Républicain a exercé le pouvoir exécutif à Washington pendant 28 ans, et le parti Démocrate pendant 24 ans. Au cours de cette période, selon une compilation des chiffres publiés mensuellement par le Département du Travail, jusqu’à 66 (soixante six) millions d’emplois auront été créés dans le secteur privé. Dans le décompte, le nombre total d’emplois créés sous les administrations Républicaines (celles de Nixon, Ford, Reagan, George H. W. Bush et George W. Bush) est de 24 millions, alors que sous les administrations Démocrates (de Kennedy, Johnson, Carter, Clinton, Obama) 42 millions d’emplois auront été créés. Et pourtant, les administrations Démocrates ont non seulement eu moins de mandats, mais en plus celles de Clinton et Obama en particulier ont eu à hériter de graves crises économiques de leurs prédécesseurs Républicains. En novembre 1992, Clinton est venu balayer douze années de libéralisme doctrinaire incarné par Ronald Reagan et ensuite son vice-président George H. W. Bush, douze années qui avaient fini de démanteler tous les programmes sociaux essentiels à la cohésion nationale, douze années qui avaient profondément creusé les inégalités sociales, accentué la militarisation de la société, attisé les tensions raciales et causé la montée des périls… Les chiffres sont très parlants : quand Clinton quittait le pouvoir en janvier 2001, au bout de deux mandats, quelque 23 (vingt-trois) millions d’emplois avaient été créés. Et en 2009, Obama héritait de la plus grave crise économique depuis la Grande Dépression de 1929 et la récession qui s’en était suivie. Certes, l’état de l’économie américaine n’est pas resplendissant en 2016, mais le pays revient de loin et la tendance baissière du chômage amorcée depuis plusieurs mois se poursuit.

C’est la naïveté qui conduit les électeurs qui font confiance à Donald Trump à le croire quand il promet de faire revenir systématiquement et immédiatement les emplois délocalisés en Chine, en Inde et ailleurs dans le monde. Ce sont des électeurs qui n’ont aucune connaissance basique ni de l’histoire ni de la géographie, encore moins des effets économiques induits par la mondialisation : l’impact des nouvelles technologies, l’émergence de nouveaux pays, la dissémination de la puissance, la multipolarité de l’économie mondiale… Ce sont les mêmes électeurs qui croient que c’est la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique et le renvoi (aussi grotesque qu’impossible) des 11 à 12 millions de personnes en situation irrégulière aux Etats-Unis, ou encore le bannissement (irréalisable et contre-productif) des musulmans qui vont régler leur problème de chômage et de mal-être.

Mais c’est aussi la naïveté qui conduit à penser que face à la candidate Démocrate Hillary Clinton, Donald Trump a déjà perdu…

 

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD, Dakar.

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